Les yips au golf : origine, mécanismes et préparation mentale
Un putt d'un mètre, le genre que tu rentres les yeux fermés au practice, peut devenir le plus long de ta journée. Tu t'installes, tu lis la ligne, et soudain le poignet se crispe, la main tremble ou la tête de club part toute seule. Tu sais que ce putt est facile. Ton corps, lui, ne le sait plus.
Ce blocage a un nom : les yips. Des joueurs de tous niveaux le connaissent, des champions aux joueurs de club, et il reste entouré d'idées reçues. Pour les uns, c'est « dans la tête ». Pour les autres, c'est un trouble neurologique. La recherche de ces vingt dernières années montre une réalité plus nuancée, et plus encourageante.
Dans cet article, tu découvriras d'où viennent les yips, ce qui se joue vraiment dans le corps et dans l'esprit, et ce que la préparation mentale peut concrètement faire pour t'aider à reprendre la main.
Que sont les yips ?
Les yips sont une perte soudaine de contrôle d'un geste fin que tu réalisais sans y penser. Les chercheurs les décrivent comme un trouble « psycho-neuromusculaire » qui touche les sports où la précision du mouvement est décisive (Clarke, Sheffield et Akehurst, 2015).
Au golf, ils se manifestent surtout au putting, sous trois formes : une secousse, un tremblement ou un blocage au-dessus de la balle (Smith et al., 2000). Le joueur sait exactement ce qu'il veut faire, et son geste ne suit pas.
Le phénomène dépasse le golf. On en décrit d'équivalents au tennis (le second service), au cricket (le lâcher de balle), au baseball (le lancer), aux fléchettes (la « dartitis »), au snooker ou en gymnastique (les « twisties ») (Wikipédia, « Yips »). Le golf reste le terrain le plus étudié : l'étude de Clarke et al. (2015), qui fait la synthèse des recherches sur les yips, a retenu 25 travaux, dont 18 portent sur le golf.
D'où viennent-ils ? Un peu d'histoire
Le mot « yips » a été popularisé dans les années 1920 par Tommy Armour, golfeur d'origine écossaise passé professionnel en 1924, qui l'utilisait pour décrire les difficultés ayant mis fin à sa carrière de joueur de tournoi (Wikipédia, « Yips » ; « Tommy Armour »).
Depuis, de grands noms ont été cités parmi les joueurs sérieusement touchés : Harry Vardon, Ben Hogan, Sam Snead, Bernhard Langer, Ernie Els, Pádraig Harrington ou Keegan Bradley (Wikipédia, « Yips »). Le problème n'est donc pas réservé aux débutants, et il traverse les époques.
Face au blocage, les joueurs cherchent souvent une parade : changer de prise, de putter ou de main. Certains rapportent un soulagement, par exemple avec une autre prise ou un putter plus long (Mayo Clinic, 2000).
Côté science, une étude de référence a été publiée en 2000 par une équipe de la Mayo Clinic (Smith et al., 2000). Elle pose la question qui structure encore le débat : les yips sont-ils d'abord un problème neurologique que l'anxiété aggrave, ou une anxiété qui finit par dérégler durablement le geste ?
Deux visages : trouble moteur ou blocage lié à l'anxiété
Pendant des années, deux camps se sont opposés. Pour les uns, les yips sont un trouble neurologique. Pour les autres, un problème de stress. Les travaux récents répondent : les deux, selon les golfeurs.
L'étude de la Mayo Clinic de 2000 décrit un continuum. D'un côté, le « choking », ce blocage lié à l'anxiété de performance. De l'autre, une dystonie, c'est-à-dire des contractions musculaires involontaires, comparables à celles observées chez certains musiciens. Pour les auteurs, la cause est probablement une interaction entre facteurs psychologiques et neuromusculaires (Smith et al., 2000). Les golfeurs touchés avaient une fréquence cardiaque plus rapide, plus d'activité musculaire dans l'avant-bras, une force de serrage plus élevée et une anxiété de compétition plus forte. Attention : cette phase de l'étude ne comptait que 4 golfeurs touchés et 3 non touchés. C'est une piste, pas une preuve.
En 2006, une équipe néo-zélandaise a comparé 15 golfeurs touchés à 9 golfeurs sans yips, au putting et sur un test d'inhibition de réponse. Elle a mis en évidence deux sous-types (Stinear et al., 2006).
Symptômes dominants
Type I : surtout moteur Secousse, tremblement ou blocage du mouvement
Type II : surtout anxieux Anxiété autour du putt
Ce que mesurent les chercheurs
Type I : surtout moteur Plus d'activité musculaire pendant le putt, plus d'erreurs, inhibition de réponse plus faible
Type II : surtout anxieux Hausse plus forte de l'anxiété cognitive sous pression, inhibition normale
Lecture des auteurs
Type I : surtout moteur Trouble de l'initiation et de l'exécution du mouvement
Type II : surtout anxieux Anxiété de performance
Type I : surtout moteur
Type II : surtout anxieux
Symptômes dominants
Secousse, tremblement ou blocage du mouvement
Anxiété autour du putt
Ce que mesurent les chercheurs
Plus d'activité musculaire pendant le putt, plus d'erreurs, inhibition de réponse plus faible
Hausse plus forte de l'anxiété cognitive sous pression, inhibition normale
Lecture des auteurs
Trouble de l'initiation et de l'exécution du mouvement
Anxiété de performance
En 2018, des chercheurs de la Mayo Clinic ont montré qu'on pouvait repérer les golfeurs au profil neurologique avec des mesures du poignet et des muscles de l'avant-bras. Sur 27 golfeurs, 5 présentaient une cause apparemment neurologique et 9 des yips sans origine neurologique apparente. Chez les premiers, putter à une seule main ne changeait rien. Chez les seconds, les yips augmentaient nettement avec la main droite seule (Mayo Clinic, 2018).
Tous les yips ne se ressemblent donc pas. L'étude de Clarke et al. (2015), qui a retenu 25 travaux, réclame d'ailleurs une définition plus précise de ces types. C'est la raison pour laquelle la préparation mentale est une piste sérieuse, mais pas la seule.
Qui est concerné ?
Les yips touchent entre un golfeur sérieux sur trois et presque un sur deux, selon l'étude de référence de la Mayo Clinic (Smith et al., 2000). Voici les chiffres à retenir :
- L'enquête : 2 630 joueurs de tournoi ont reçu un questionnaire, 1 031 ont répondu (39 %). Parmi eux, 52 % disaient avoir connu les yips.
- L'estimation : les auteurs situent la prévalence entre 32,5 % et 47,7 % chez les joueurs sérieux (hommes d'index inférieur à 10, femmes d'index inférieur à 12).
- Le coût : les joueurs touchés perdraient environ 4,7 coups par partie de 18 trous. En laboratoire, ils réussissaient environ la moitié de leurs putts d'un mètre cinquante, contre neuf sur dix pour les autres (Mayo Clinic, 2000), mais sur un tout petit échantillon : 4 joueurs touchés et 3 non touchés.
Moins de quatre joueurs sur dix ont répondu au questionnaire. Retiens donc l'ordre de grandeur plutôt que le pourcentage exact. Ces chiffres disent surtout une chose : si tu connais les yips, tu n'es ni seul, ni un cas à part.
Dans l'étude, les épisodes étaient associés à la compétition, aux putts délicats et à certains adversaires (Mayo Clinic, 2000). La pression fait donc partie du tableau. Elle n'explique pas tout : les chercheurs soulignent qu'il est difficile d'expliquer par la seule anxiété le cas de très bons joueurs qui développent les yips après des années de réussite.
Ce qui se passe dans la tête
Même quand une composante motrice existe, le mental joue un rôle. Quatre mécanismes reviennent dans la recherche.
Le contrôle conscient d'un geste automatique
Un putt court est un geste automatisé. Sous pression, le joueur peut se mettre à le piloter consciemment, comme un débutant : c'est le « réinvestissement » décrit par Masters (1992). L'hypothèse est séduisante, mais elle n'est pas confirmée pour les yips. Dans une étude sur 19 golfeurs touchés, la tendance au réinvestissement ne prédisait pas le comportement de yips. Les auteurs en concluent que les causes sont probablement multiples (Klämpfl, Lobinger et Raab, 2013).
Vouloir éviter une erreur la rend plus probable
Plus tu te surveilles pour éviter une erreur, plus tu augmentes le risque de la commettre. C'est l'effet ironique : le résultat est l'inverse de ce que tu cherchais. Quand tu te dis « surtout pas à gauche », une partie de ton attention surveille en permanence si le putt part à gauche. Cette surveillance garde la gauche en tête, et sous pression elle peut finir par déclencher ce que tu voulais éviter. Des expériences sur le putting montrent que ces erreurs apparaissent surtout quand on essaie de les éviter sous charge mentale ou physique, et qu'elles sont plus nettes quand on peut regarder son geste (Wegner, Ansfield et Pilloff, 1998).
Le regard bouge au mauvais moment
Juste avant de frapper, les bons putteurs posent leur regard sur la balle ou sur leur point de visée et le gardent stable quelques instants. Les chercheurs appellent cela le « quiet eye », le regard calme. Chez 22 golfeurs d'index moyen 2,7, la durée de ce regard stable expliquait 43 % des différences de réussite au putting entre les joueurs. Sous anxiété, le groupe de contrôle raccourcissait ce regard, et ses résultats baissaient (Vine, Moore et Wilson, 2011).
Le cercle vicieux
Un blocage confirme la peur, la peur augmente la surveillance, la surveillance augmente le risque de blocage. Les golfeurs touchés présentent d'ailleurs une anxiété de compétition plus forte (Smith et al., 2000). Ce cycle n'est pas démontré tel quel chez les yips, mais c'est une dynamique plausible, et c'est sur elle que la préparation mentale peut agir.
Les recommandations de préparation mentale
L'étude de Clarke et al. (2015) appelle à des recherches multidisciplinaires pour que les praticiens puissent construire des interventions efficaces : le sujet reste ouvert. Les pistes ci-dessous s'appuient donc sur les mécanismes décrits plus haut et sur des résultats obtenus sur des gestes proches, souvent sur de petits échantillons. Travaille-les comme un entraînement, sur plusieurs semaines.
- 1
Nommer le blocage et prendre de la distance. Le réflexe est de lutter contre la pensée « je vais le rater », ce qui entretient le piège décrit plus haut : vouloir éviter l'erreur la rend plus probable. L'approche ACT (thérapie d'acceptation et d'engagement) propose l'inverse : observer la pensée sans la combattre. Par exemple : « Je remarque que j'ai la pensée que je vais yipper », puis tu reviens à ton action (Hayes, Strosahl et Wilson, 2012). Dans les essais randomisés comparés à l'absence de traitement, les approches de pleine conscience et d'acceptation montrent de forts effets sur la performance et une moindre anxiété de compétition, mais la qualité des preuves reste faible (Noetel et al., 2017).
- 2
Remplacer le contrôle du geste par un focus externe. Au lieu de penser au poignet ou à la main, dirige ton attention sur l'effet : la ligne, le point d'entrée, la vitesse de la balle. Dans une expérience sur des pitchs, un focus externe (le mouvement de pendule du club) a donné de meilleurs résultats qu'un focus interne (le mouvement des bras) chez 30 novices lors du test du lendemain, et chez 6 golfeurs experts d'index moyen 1,3 (Wulf et Su, 2007). Formule ta consigne en positif : « vise ce point » plutôt que « ne tire pas à gauche ».
- 3
Installer une routine courte, toujours identique, avec le regard. Une routine personnalisée réduit l'auto-surveillance. Dans une étude de cas sur 3 athlètes sensibles au « choking » (au bowling), la précision sous pression s'est améliorée avec une routine personnalisée, avec moins de conscience de soi et de traitement conscient (Mesagno, Marchant et Morris, 2008). Ajoute-y le quiet eye : fixe un point précis de la balle ou de la cible, et garde-le jusqu'au début du geste. Chez 22 golfeurs élites, un entraînement au quiet eye intégré à la routine s'est traduit par 1,9 putt de moins par partie, sans changement dans le groupe de contrôle (Vine et al., 2011). Sous pression, un groupe entraîné de la même façon a aussi putté plus précisément dans une autre étude de 40 participants (Moore et al., 2012).
- 4
Réguler l'activation avec une respiration lente. Quelques respirations lentes avant de t'installer aident à redescendre en pression. L'étude de synthèse de Zaccaro et al. (2018) associe la respiration lente (moins de 10 cycles par minute, souvent autour de 6) à des changements de la variabilité cardiaque et de l'humeur. Les effets sur l'anxiété elle-même sont plus mitigés selon les études. Utilise-la comme un régulateur, pas comme un remède.
- 5
T'exposer progressivement à la pression. Éviter les putts courts entretient la peur. L'entraînement sous pression simulée améliore la performance en situation de pression : effet moyen (g = 0,67) dans une méta-analyse de 14 études et 394 participants, en sport et chez des policiers (Low et al., 2020). Avance par paliers : des putts d'un mètre sans enjeu, puis avec un compteur de réussites consécutives, puis avec un partenaire qui regarde, puis avec un petit enjeu.
- 6
Ajuster le geste ou le matériel, sans en faire la solution. Changer de prise, de putter ou de main peut aider : certains golfeurs rapportent un soulagement (Mayo Clinic, 2000). Ces ajustements ne traitent pas forcément la cause. Utilise-les comme un point de départ pour retrouver de la confiance, pas comme une fin en soi.
À retenir
- Les yips ne sont ni une fatalité ni un manque de talent : un tiers à presque la moitié des joueurs sérieux les auraient connus, selon les estimations.
- Il existe deux profils, l'un surtout moteur, l'autre surtout anxieux, et ils peuvent se mêler.
- Sous pression, on se met à contrôler un geste qui était automatique. Piloter son putt pas à pas peut le dérégler. Cette piste reste à confirmer pour les yips.
- Vouloir éviter une erreur la rend plus probable. Quand tu te dis « surtout pas à gauche », ton attention surveille la gauche en permanence, et le putt peut partir exactement là.
- Le regard bouge au mauvais moment. Avant de frapper, les bons putteurs fixent leur balle ou leur point de visée sans que leurs yeux ne bougent. Quand l'anxiété monte, cette fixation raccourcit et les putts se dégradent.
- Un blocage entretient la peur, et la peur entretient le blocage. Ce cercle vicieux est plausible, mais pas démontré tel quel pour les yips.
- Les pistes à travailler : prendre de la distance avec ta pensée, viser une cible plutôt que penser à ton geste, une routine courte avec un point de fixation du regard, une respiration lente et une exposition progressive à la pression.
- Aucun protocole n'est établi. Si le geste devient involontaire ou douloureux, consulte.
Sources
Pages consultées en octobre 2026. Par ordre alphabétique.
- [1]Clarke, P., Sheffield, D., & Akehurst, S. (2015). The yips in sport: A systematic review. International Review of Sport and Exercise Psychology. doi:10.1080/1750984x.2015.1052088
- [2]Hayes, S. C., Strosahl, K. D., & Wilson, K. G. (2012). Acceptance and commitment therapy: The process and practice of mindful change (2e éd.). Guilford Press.
- [3]Klämpfl, M. K., Lobinger, B. H., & Raab, M. (2013). Reinvestment: The cause of the yips? PLoS ONE, 8(12), e82470. doi:10.1371/journal.pone.0082470
- [4]Low, W., Sandercock, G. R. H., Freeman, P., Winter, M., Butt, J., & Maynard, I. (2020). Pressure training for performance domains: A meta-analysis. Sport, Exercise, and Performance Psychology. doi:10.1037/spy0000202
- [5]Masters, R. S. W. (1992). Knowledge, knerves and know-how: The role of explicit versus implicit knowledge in the breakdown of a complex motor skill under pressure. British Journal of Psychology, 83, 343–358.
- [6]Mayo Clinic (2000). Yips problem in golf may have physical, psychological causes. Communiqué du 29 décembre 2000.
- [7]Mayo Clinic (2018). Mayo Clinic researchers uncover methods to quantify the yips and golfer's cramp. Étude publiée dans Medicine & Science in Sports & Exercise, juillet 2018.
- [8]Mesagno, C., Marchant, D., & Morris, T. (2008). A pre-performance routine to alleviate choking in « choking susceptible » athletes. The Sport Psychologist, 22(4), 439–457.
- [9]Moore, L. J., Vine, S. J., Cooke, A., Ring, C., & Wilson, M. R. (2012). Quiet eye training expedites motor learning and aids performance under heightened anxiety: The roles of response programming and external attention. Psychophysiology, 49(7), 1005–1015. doi:10.1111/j.1469-8986.2012.01379.x
- [10]Noetel, M., Ciarrochi, J., Van Zanden, B., & Lonsdale, C. (2017). Mindfulness and acceptance approaches to sporting performance enhancement: A systematic review. International Review of Sport and Exercise Psychology, 12(1), 139–175. doi:10.1080/1750984X.2017.1387803
- [11]Smith, A. M., Malo, S. A., Laskowski, E. R., Sabick, M., Cooney, W. P., Finnie, S. B., Crews, D. J., Eischen, J. J., Hay, I. D., Detling, N. J., & Kaufman, K. (2000). A multidisciplinary study of the « yips » phenomenon in golf: An exploratory analysis. Sports Medicine, 30(6), 423–437. doi:10.2165/00007256-200030060-00004
- [12]Stinear, C. M., Coxon, J. P., Fleming, M., Lim, V., & Prapavessis, H. (2006). The yips in golf: Multimodal evidence for two subtypes. Medicine & Science in Sports & Exercise, 38(11), 1980–1989. doi:10.1249/01.mss.0000233792.93540.10
- [13]Vine, S. J., Moore, L. J., & Wilson, M. R. (2011). Quiet eye training facilitates competitive putting performance in elite golfers. Frontiers in Psychology, 2. doi:10.3389/fpsyg.2011.00008
- [14]Wegner, D. M., Ansfield, M., & Pilloff, D. (1998). The putt and the pendulum: Ironic effects of the mental control of action. Psychological Science, 9(3). doi:10.1111/1467-9280.00037
- [15]Wikipédia. Yips et Tommy Armour. Sources secondaires, utilisées pour l'histoire du terme, les joueurs cités et les autres sports.
- [16]Wulf, G., & Su, J. (2007). An external focus of attention enhances golf shot accuracy in beginners and experts. Research Quarterly for Exercise and Sport, 78(4), 384–389.
- [17]Zaccaro, A., Piarulli, A., Laurino, M., Garbella, E., Menicucci, D., Neri, B., & Gemignani, A. (2018). How breath-control can change your life: A systematic review on psycho-physiological correlates of slow breathing. Frontiers in Human Neuroscience, 12, 353. doi:10.3389/fnhum.2018.00353
