Frustration et colère après un mauvais coup : tourner la page en dix secondes
Un mauvais coup fait partie du golf. Ce qui gâche vraiment une partie, c'est la colère que tu accumules jusqu'au coup suivant. La bonne nouvelle : cette colère s'apprivoise, et plus facilement qu'on ne le croit.
Drive dans les arbres, petit putt qui frôle le trou, petite approche grattée. Ta mâchoire se serre, tu ranges ton club violemment dans le sac, et une voix intérieure commence son réquisitoire : « Mais comment je peux louper un coup pareil! Je suis nul. Ça ne changera jamais. »
Pourquoi un mauvais coup nous met dans cet état
Des chercheurs ont suivi 86 golfeurs le jour d'une compétition régionale importante. Après un coup décevant, la colère et le découragement montaient nettement. Surtout, l'intensité de la colère dépendait de l'explication que le joueur se donnait. Elle était forte quand l'échec était mis sur le compte de soi-même (« c'est moi qui ai raté »), et elle montait encore d'un cran quand, en plus, la cause semblait durable, c'est-à-dire appelée à se reproduire, comme dans « je suis nul au putting » (Allen, Jones et Sheffield, 2011).
Une autre étude a suivi 60 golfeuses juste après la compétition, cinq heures plus tard, puis deux jours après. Les émotions retombaient en quelques heures, mais la colère durait plus longtemps chez celles qui voyaient la cause de leur échec comme stable plutôt que passagère (Allen, Jones et Sheffield, 2009).
Le message est clair : ce n'est pas seulement le coup qui t'énerve, c'est l'histoire que tu te racontes autour. Les psychologues du sport Paul McCarthy et Marc Jones posent la bonne question : es-tu en colère à cause du mauvais coup, ou à cause de ce qu'il te fait ressentir sur toi-même ? (Today's Golfer)
Ce que la colère coûte vraiment
Des économistes de l'université de Macquarie en Australie ont étudié environ 120 tournois professionnels sur deux saisons, trou par trou. Ils n'ont pas trouvé d'effet de « main chaude » (un bon trou ne rend pas le suivant meilleur), mais un effet de « main froide » statistiquement significatif, surtout après un double bogey ou pire. Les joueurs les moins sensibles à ce qui vient de se passer scoraient mieux, les joueurs les plus sensibles scoraient moins bien (Macquarie University, 2021). Le conseil des chercheurs : ne change pas ton approche du coup suivant quand quelque chose tourne mal, repars de zéro et porte ton attention sur ce que tu maitrises.
La colère n'influence pas le coup raté que tu viens de taper. Elle influence le suivant.
Jon Rahm : la colère comme cercle vicieux, puis comme énergie
En 2017, au sortir d'un US Open raté, Jon Rahm reconnaissait qu'il devait travailler sa gestion de la colère. Il décrivait un cercle vicieux : il s'énerve, il se sent mal de s'être énervé, et ça le met encore plus mal (Golf Channel).
Plus tard, après avoir frappé son driver contre le sol sur un tee à Torrey Pines, il a nuancé : réagir à un mauvais coup montre qu'il compte pour toi. Le vrai choix, dit-il, est de savoir si tu t'en sers pour basculer dans une spirale négative, ou comme motivation pour le coup suivant. Il affirme d'ailleurs figurer parmi les meilleurs en « bounce back birdies », c'est à dire les birdies fait juste après un bogey (GolfMagic). Il n'est pas question de nier l'émotion, mais de décider ce qu'elle devient.
Un principe : laisser sortir, puis tourner la page
La littérature sur les routines après le coup converge sur une idée : une fois le coup joué, l'attention doit passer à l'évaluation, puis revenir au présent. Le psychologue Daniel Kirschenbaum propose pour les mauvais coups un modèle en quatre temps, le « 4 F ».
- 1
Fudge. Laisser échapper sa frustration, brièvement, sans public et sans rien casser.
- 2
Fix. Corriger avec un swing d'essai.
- 3
Forget. Oublier le coup : personne ne joue un golf parfait.
- 4
Focus. Se concentrer sur le prochain coup.
Ce que la préparation mentale change concrètement
Tiger Woods a raconté qu'il s'accordait dix secondes pour ruminer un mauvais coup avant de se recentrer. Les auteurs notent toutefois qu'il n'existe pas de consensus sur le contenu et la durée idéale d'une telle routine : elle doit donc se personnaliser (Davies, Collins et Cruickshank, 2014).
Les mêmes auteurs citent une étude où la performance de pointe en golf est associée au fait de rester dans le présent, sans se focaliser sur les coups passés ni sur le score potentiel (Cohn, 1991).
Un caddie de circuit, dans une chronique de Golf Digest, avance un point utile : la colère réprimée est plus dangereuse pour son jeu que la colère exprimée, à condition que cette frustration ne touche ni les autres joueurs, ni le parcours, ni le public (Golf Digest). C'est un avis de praticien, pas une étude, mais il rejoint le principe : exprimer, brièvement, puis passer à autre chose.
- 1
Identifier ce qui t'énerve vraiment. Le coup lui-même, le regard des autres, ou ce qu'il dit de toi ? Savoir où est le déclencheur permet d'y répondre précisément (Today's Golfer).
- 2
Changer l'explication. La colère étant plus forte quand on attribue l'échec à soi et à une cause durable (travaux d'Allen et collègues), mieux vaut passer de « je suis nul, ça ne change jamais » à « ce coup était trop rapide, c'est un coup, pas un verdict ». C'est une déduction pratique plus qu'un résultat d'essai, mais elle s'appuie sur ces données.
- 3
Installer une routine de 10 secondes. Dix secondes pour laisser sortir (sans public, sans casser quoi que ce soit), une phrase de diagnostic (décision ou exécution ?), une expiration longue, puis la routine habituelle du coup suivant. C'est ton « Fudge, Fix, Forget, Focus » à toi.
- 4
S'éloigner de la balle si besoin. McCarthy et Jones citent des golfeurs qui, après un coup raté en épais, s'éloignent de sept ou huit pas puis reviennent plus calmes pour rejouer (Today's Golfer).
- 5
Préparer une phrase qui coupe. Une méta-analyse de 32 études a montré que le dialogue interne améliore la performance sportive (effet moyen), avec de meilleurs résultats pour les gestes fins, et surtout quand il est entraîné à l'avance (Hatzigeorgiadis et al., 2011). Choisis ta phrase à froid : « Suivant. », « Même routine. », « Ce coup est joué. »
- 6
Anticiper les mauvais coups. Le golfeur Geoff Ogilvy racontait qu'avant un US Open, il utilisait l'imagerie mentale pour répéter comment il réagirait à des bogeys plus nombreux que d'habitude (cité par Davies et al., 2014). Accepter à l'avance qu'il y en aura enlève une partie de la surprise.
Un exemple type
Imaginons Thomas, index 8, qui envoie sa balle hors limites au 4. (Exemple fictif, construit pour illustrer ; ce n'est pas un cas client.)
Avant : il jette son club, ressasse « toujours la même chose », rejoue vite sa balle provisoire et finit par un triple bogey, puis un double au trou suivant.
Après un travail mental : il s'accorde dix secondes, se dit « départ trop rapide, c'est tout », expire longuement, tape deux swings d'essai à la bonne vitesse et dit « suivant ». Le coup reste raté, mais ça se limite à un bogey.
À retenir
Une bonne partie de ton score se joue juste après les mauvais coups. Les données montrent qu'un trou raté tire le suivant vers le bas, que la façon d'expliquer l'échec nourrit la colère, et que des routines simples permettent de couper l'élan. Si la colère te coûte des coups, on peut construire ensemble ta routine de 10 secondes.
Sources
- [1]Allen, Jones et Sheffield, « Are the causes assigned to unsatisfactory performance related to the intensity of emotions experienced after competition? », Sport and Exercise Psychology Review, 2011
- [2]Allen, Jones et Sheffield, « Causal attribution and emotion in the days following competition », Journal of Sports Sciences, 2009
- [3]McCarthy et Jones, « Don't let anger ruin your round », Today's Golfer
- [4]Macquarie University, « For golf pros, cool heads beat hot hands: new study », 8 avril 2021
- [5]Golf Channel, « Rahm's temper on full display Friday en route to US Open MC », 2017
- [6]GolfMagic, « Jon Rahm's defence to outbursts of anger display champion's mindset »
- [7]Davies, Collins et Cruickshank, « So what do we do with the rest of the day? Going beyond the pre-shot routine in professional golf », International Journal of Golf Science, 2014
- [8]Golf Digest, « The Undercover Pro: caddies who stand up for themselves help nobody »
- [9]Hatzigeorgiadis, Zourbanos, Galanis et Theodorakis, « Self-talk and sports performance: a meta-analysis », Perspectives on Psychological Science, 2011
