Fairways, greens, putts : pourquoi les vieilles statistiques (FIR, GIR, # putts) ne disent presque rien de ton jeu
Un jeudi d'octobre 2011, Tiger Woods signe une carte de 73 au premier tour du Frys.com Open. Son compteur affiche 27 putts, un chiffre qui, sur le papier, ressemble à un très bon tour au putting puisque la moyenne sur le PGA Tour est de 29,27 putts. Pourtant, devant les journalistes, il lâche : « C'est probablement un des pires tours au putting que j'aie jamais joués. »
Qui a raison : Tiger, ou le compteur ? Cette histoire illustre un problème bien plus large. Les statistiques qu'on regarde depuis des décennies (fairways en régulation, greens en régulation, nombre de putts) disent peu de chose de ton niveau réel, et surtout pas où tu perds tes coups.
Dans cet article, tu verras pourquoi ces chiffres trompent, et comment les « strokes gained » corrigent le tir en mesurant chaque compartiment du jeu.
Le tour de Tiger : 27 putts et « un des pires tours au putting »
Le 6 octobre 2011, au Frys.com Open (CordeValle, Californie), Tiger Woods rend une carte de 73, deux coups au-dessus du par. Il a pris 27 putts (Golf Channel), sans aucun 3 putts : neuf trous à un putt, neuf trous à deux putts. Sur le circuit, la moyenne est d'environ 29 putts par tour, et le leader de la saison, Kevin Na, tournait à 27,8 (Mark Broadie, Every Shot Counts). Ce jour-là, Tiger a donc fait presque un putt de moins que le meilleur putter statistique du circuit.
Ça te paraît bien ? Voici ce qu'il en a dit après son tour (traduction) :
« C'est probablement un des pires tours au putting que j'aie jamais joués. Je ne peux pas putter plus mal que je ne l'ai fait aujourd'hui. J'ai eu du mal à exécuter mon geste, puis j'ai commencé à le modifier. [...] J'ai commencé à perdre confiance parce que je ne tapais pas dans ma ligne. C'était simplement une spirale négative. » (interview après le tour, ASAP Sports)
Deux lectures sont possibles. Soit Tiger a du mal à juger son propre putting, soit le chiffre de 27 putts ne décrit pas sa performance du jour. Sa carte de score, et surtout la distance de ses putts, permettent de trancher.

Ce que le compteur ne voit pas
Regardons ses putts un par un, d'après les données analysées par Mark Broadie dans son livre Every Shot Counts.
- Trois putts courts ratés. À trois reprises, Tiger a pris deux putts alors que son premier putt était à environ 1 m, 1,20 m et 1,80 m du trou. Alors qu'à ces distances, les pourcentages de putts rentrés sont respectivement de 95 %, 86 % et 65 %.
- Presque rien rentré de loin. Sur les trous où son premier putt dépassait 2 m, il n'en a rentré qu'un sur sept. Le plus long putt rentré du tour mesurait 3,60 m, pour sauver le par au 10.
- Des premiers putts pourtant plus courts que la normale. Son premier putt était en moyenne à 3,30 m du trou, contre 5,20 m en moyenne sur le PGA Tour.
Autrement dit, Tiger se laissait des putts nettement plus courts que d'habitude, et il n'a presque rien rentré. Il n'avait pourtant touché que 9 greens en régulation sur 18, mais ses coups d'approche le laissaient très près du drapeau. Avec des putts aussi courts à jouer, 27 putts n'avait rien d'un exploit. Le chiffre cachait un tour au putting très mauvais : Tiger jugeait correctement son putting, c'est le compteur qui reflétait une autre réalité.
Moralité : compter le nombre de putts est une façon biaisée d'évaluer son putting, parce que cela ignore la mesure de chaque putt, qui est le principal facteur de difficulté. Deux putts à 20 m, c'est un bon résultat. Deux putts à 1 m, c'est un mauvais résultat. Dans les deux cas, le compteur affiche 2, alors que les deux performances n'ont rien à voir. Et ce défaut ne vaut pas que pour les putts : il touche toutes les statistiques historiques qu'on utilise encore aujourd'hui.
Les trois vieilles statistiques, une par une
Le tour de Tiger n'est pas un cas isolé. Chaque statistique classique répond par oui ou non, ou par un total, sans dire à quelle distance ni dans quel contexte.
Fairways touchés (FIR)
Ce qu'elle compte Ton drive finit-il sur le fairway : oui ou non
Ce qu'elle ignore La longueur du drive, et ce qui t'attend quand tu le rates : rough léger ou arbres, avec ou sans pénalité
Greens en régulation (GIR)
Ce qu'elle compte Ta balle est-elle en régulation sur le green : oui ou non
Ce qu'elle ignore Où elle est. À 1,50 m du drapeau ou à 25 m, c'est le même « oui ». Rater le green de 50 cm ou de 30 m, c'est le même « non »
Putts par tour
Ce qu'elle compte Le nombre total de putts
Ce qu'elle ignore La distance de chaque putt et la qualité des coups qui précèdent
Statistique
Ce qu'elle compte
Ce qu'elle ignore
Fairways touchés (FIR)
Ton drive finit-il sur le fairway : oui ou non
La longueur du drive, et ce qui t'attend quand tu le rates : rough léger ou arbres, avec ou sans pénalité
Greens en régulation (GIR)
Ta balle est-elle en régulation sur le green : oui ou non
Où elle est. À 1,50 m du drapeau ou à 25 m, c'est le même « oui ». Rater le green de 50 cm ou de 30 m, c'est le même « non »
Putts par tour
Le nombre total de putts
La distance de chaque putt et la qualité des coups qui précèdent
La troisième est la plus trompeuse, parce que ton nombre de putts dépend de tes autres coups. Si tu manques un green de peu et que tu poses ton chip à 50 cm, tu fais un putt. Si tu touches le green à 15 m du drapeau, tu en fais souvent deux. Un joueur qui rate beaucoup de greens, mais fait de bonnes approches, peut afficher moins de putts qu'un joueur qui en touche beaucoup, sans putter mieux.
En 2011, le PGA Tour a introduit une nouvelle statistique officielle de putting pour corriger ces défauts : le nombre de putts par tour ne tient pas compte de la fréquence à laquelle un joueur putt pour un birdie, ni de ses « chip-putt » réussis depuis le bord du green (Doug Ferguson, Associated Press).
Le tour de Tiger concentre ces trois biais. Ses chiffres classiques : 5 fairways sur 12, 9 greens sur 18 et 27 putts (Sports Illustrated). Ils dessinent un joueur médiocre en jeu long et excellent au putting. La réalité était toute autre.
Strokes gained : say what?
Le principe est simple : chaque coup est jugé sur son point de départ et son point d'arrivée. On compare ce qu'il t'a coûté à ce qu'un joueur de référence, ici un joueur moyen du circuit, met en moyenne pour finir le trou depuis le même endroit. La formule tient en une ligne : coups attendus avant le coup, moins coups attendus après le coup, moins 1 (le coup que tu viens de jouer).
Un exemple sur le green. À 3 m, un joueur du circuit finit le trou en 1,61 putt en moyenne. Si tu rentres, tu gagnes 0,61 coup. Si tu fais deux putts, tu perds 0,39 coup (GolfWRX). La distance est dans le calcul, ce qui est exactement ce qui manquait au compteur de putts.
Retour sur Tiger. D'après les valeurs de référence de Mark Broadie, un joueur du circuit finit le trou en environ 1,04 putt depuis 1 m, 1,13 depuis 1,20 m et 1,34 depuis 1,80 m (The DIY Golfer, d'après Every Shot Counts). Ses trois « deux-putts » courts valent donc environ -0,96, -0,87 et -0,66 coup, soit près de deux coups et demi perdus sur trois trous seulement. Au compteur, chacun de ces trous comptait simplement pour « 2 putts ».
Quatre compartiments, quatre diagnostics
Le même raisonnement s'applique à tous les coups. On les range en quatre compartiments : le départ (drive), l'attaque de green ou l'approche, le petit jeu autour du green et le putting. Chaque compartiment se mesure séparément : une excellente approche ne vient plus gonfler artificiellement ta statistique de putting.
Cette approche vient du professeur Mark Broadie (Columbia Business School), qui a analysé des millions de coups issus de la base de données du circuit, ShotLink (Golf.com). Le PGA Tour a adopté officiellement le strokes gained au putting en mai 2011, cinq mois avant le tour de Tiger. C'était la première nouvelle statistique de base du circuit en quinze ans (Associated Press). Elle a ensuite été étendue au départ, à l'approche et au petit jeu.
Ce que ça change pour toi
Tiger savait que son putting était mauvais, parce que ses sensations le lui disaient. Il a ensuite fait ce que tant de golfeurs font : changer son geste en plein tour, perdre confiance, s'enfoncer dans ce qu'il a lui-même appelé une spirale descendante. Et c'est là que la préparation mentale est importante, surtout que sans mesure fiable, beaucoup de joueurs se trompent de coupable, et concentrent leurs efforts au mauvais endroit.
Par exemple, tu fais 30 putts, tu en conclus que ton putting va bien, et tu passes l'hiver sur ton swing, alors que tes « deux-putts » à moins de 2 m te coûtent plusieurs coups par tour. Ou l'inverse : tu touches peu de greens, tu en conclus que tes approches sont mauvaises, alors que ce sont tes drives qui te laissent trop loin du drapeau ou qui rendent l'attaque de green difficile.
Le lien avec le mental est direct. Un chiffre qui désigne le mauvais problème te fait travailler le mauvais point, tu ne progresses pas, et tu doutes un peu plus de toi. Un diagnostic précis fait l'inverse : tu sais ce que tu dois travailler, et tu vois aussi ce qui marche déjà.
À retenir
- Un chiffre isolé (FIR, GIR, #putts) ne dit pas où tu perds tes coups.
- Le nombre de putts ignore la distance : deux putts à 1 m et deux putts à 20 m comptent pareil.
- Tiger a pris 27 putts le jour où il a joué « un des pires tours au putting » qu'il ait jamais joués : le compteur affichait un bon chiffre, son putting était mauvais.
- Le strokes gained juge chaque coup sur sa distance de départ et sa position d'arrivée, et le compare à une référence. Il sépare quatre compartiments : le départ, l'approche, le petit jeu et le putting.
- Pour progresser, note la distance de ton premier putt et l'endroit où finissent tes drives et tes approches, pas seulement des totaux.
Sources
Pages consultées en octobre 2026. Par ordre alphabétique.
- [1]ASAP Sports (6 octobre 2011). Tiger Woods, interview après le premier tour du Frys.com Open. Citations traduites en français.
- [2]Associated Press, Ferguson, D. (3 mai 2011). PGA Tour introduces new putting statistic. Golf Channel.
- [3]Broadie, M. (2014). Every Shot Counts. Gotham Books. Source de l'analyse du tour de Tiger (moyennes du circuit, distances des putts) et des valeurs de référence des putts courts, ces dernières reprises d'après The DIY Golfer ; ouvrage non consulté directement.
- [4]Golf.com (2018). The man with two brains: strokes gained guru Mark Broadie's pioneering analytics have radically altered the game.
- [5]GolfWRX. Do you actually understand strokes gained stats? Here's a breakdown.
- [6]Hoggard, R. (7 octobre 2011). Tiger's game is as cold as the weather. Golf Channel. Confirme le score de 73 et les 27 putts.
- [7]Shipnuck, A. (7 octobre 2011). Tiger, Tiger is not burning bright on comeback 73. Sports Illustrated, repris par Scottish Golf View.
- [8]The DIY Golfer. Strokes gained putting.
